Prix Nobel de littérature : Annie Ernaux, l’heureuse élue

Annie Ernaux est officiellement sacrée Prix Nobel de littérature 2022. L’Académie suédoise a remis son prix ce jeudi à l’autrice de L’Évènement. 

« J’ai effacé la seule culpabilité que j’aie jamais éprouvée à propos de cet événement, qu’il me soit arrivé et que je n’en aie rien fait. Comme un don reçu et gaspillé » écrit Annie Ernaux dans son roman autobiographique, L’Évènement, publié en 2000 dans lequel elle confie son expérience de l’avortement en 1963 alors que c’est encore interdit.

Un ouvrage brut et minimaliste qui contribue à faire émerger l’autrice dans le paysage littéraire français, même international et à la hisser au rang d’icône féministe de plusieurs générations.

Figurant depuis plusieurs années sur la liste des nobélisables, l’écrivaine française a été récompensée, ce 6 octobre, par l’Académie suédoise qui justifie sa décision dans un Tweet, invoquant son « courage » et son « acuité clinique » avec lesquels « elle met au jour les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ».

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La première actrice française nobélisée

Annie Ernaux est le seizième écrivain français à recevoir, depuis 1901, la distinction dotée de 8 millions de couronnes (environ 740 000 euros), huit ans après Patrick Modiano, la première autrice française et la dix-septième femme – elle succède au romancier tanzanien Abdulrazak Gurnah, distingué en 2021.

L’une des premières réactions est venue de Fitzcarraldo, la maison d’édition de l’écrivaine au Royaume-Uni. Citée par The Guardian dans son live consacré à l’événement, elle s’est dite “aux anges”. Faisant référence à L’Événement, le quotidien britannique, pour sa part, commente :

“Il est émouvant qu’une autrice connue pour ses écrits sur l’avortement soit récompensée l’année même où la Cour suprême américaine est revenue sur l’arrêt Roe vs Wade.”

Traduite dans le monde entier, régulièrement citée parmi les nobélisables, Annie Ernaux est devenue ces dernières années une référence intellectuelle pour toute une génération venue au féminisme dans la foulée du mouvement #MeToo.

« Je considère que c’est un très grand honneur qu’on me fait et, pour moi, en même temps, une grande responsabilité, une responsabilité qu’on me donne en me donnant le prix Nobel », a réagi la lauréate auprès de la télévision suédoise SVT. « C’est-à-dire de témoigner (…) d’une forme de justesse, de justice, par rapport au monde » a-t-elle continué.

Une oeuvre saluée par Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a tenu à saluer la lauréate sur son compte Twitter.

« Annie Ernaux écrit, depuis 50 ans, le roman de la mémoire collective et intime de notre pays. Sa voix est celle de la liberté des femmes et des oubliés du siècle. Elle rejoint par ce sacre le grand cercle de Nobel de notre littérature française« , a-t-il sobrement rédigé.

Le chef de l’Etat doit savoir que la romancière est une de ses opposantes politiques.

En effet, questionnée en mars 2022, peu avant le premier tour de la présidentielle, sur ce que lui avait inspiré Emmanuel Macron en se présentant en 2017, Annie Ernaux confiait alors à Libération s’être demandée : « Mais d’où il sort ? » Sans langue de bois, la lauréate du prix Nobel de littérature 2022, qui se rappelait alors avoir lu qu’il était « soutenu par les banques », affirmait qu’Emmanuel Macron « a été créé par les puissances de l’argent – excusez-moi de parler marxiste ».

Jean-Luc Mélenchon, icône de l’extrême-gauche, quant à lui, « pleure de bonheur » sur Twitter après l’attribution du prix Nobel.

Elle a bouleversé l’ordre littéraire

Des Armoires vides (Gallimard, 1974) à Mémoire de fille (Gallimard, 2016), en passant par La Place, et L’Evénement (Gallimard, 1983 et 2000) ou encore Regarde les lumières, mon amour (Seuil, 2014), l’écrivaine, engagée à l’extrême-gauche, a très largement contribué à faire évoluer la littérature française, et au-delà.

Elle a travaillé à bouleverser l’ordre littéraire comme elle voulait faire trembler l’ordre social, en écrivant de la même manière sur des objets « considérés comme indignes de la littérature », tels l’avortement, le RER, les supermarchés, et sur d’autres, tenus pour plus « nobles » – le temps, la mémoire, l’oubli. En refusant, aussi, une vision ornementale de la phrase, pour lui préférer une forme de netteté et de sécheresse – une « écriture plate » qui témoigne de sa méfiance à l’égard des joliesses du langage et des formes de domination que celles-ci exercent et reproduisent.

Abandonnant très rapidement le roman, elle renouvelle le récit de filiation et invente l’autobiographie impersonnelle.

La native de Lillebonne (Seine-Maritime) a grandi dans le café-épicerie de ses parents à Yvetot, ce qui lui a permis d’être traversée, très tôt, « par toutes sortes de conversations et de langages », de prendre conscience des hiérarchies sociales, même les plus subtiles, des formes de domination les plus infimes. Son accession, à travers ses études et son mariage, à un monde plus bourgeois, font d’elle une « transfuge de classe », et c’est dans cet écart, cette tension nourrie de culpabilité, de honte, de regret, de tendresse aussi, que naît l’écriture.

Une écrivaine « nobélisable »

Le dernier livre d’Annie Ernaux est paru en France cette année : il s’agit du Jeune Homme (Gallimard). Très lue et admirée dans son pays par la critique comme par le public, sujet de nombreuses thèses, l’écrivaine a probablement été rendue « nobélisable » par la traduction en langue anglaise, en 2018, dix ans après sa parution initiale, de ce qui est tenu pour son chef-d’œuvre : Les Années. Ce texte s’ouvre sur une certitude : « Toutes les images disparaîtront », et s’achève par un espoir d’écrivaine : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. »

Entre les deux se raconte, sur le mode distancié et impersonnel de la troisième personne, une vie, celle d’Ernaux, avec, en toile de fond, l’évolution du monde au fil des ans. Glissant du « elle » au « on », au « nous », ce livre, dont le titre de travail était « Roman total », est un texte sur la mémoire individuelle et la mémoire collective, ce qui nous fait individus et générations, classes …

L’écrivaine, qui a remporté jeudi le prix Nobel de littérature, a produit une remarquable radiographie de l’intimité d’une femme qui a évolué au gré des bouleversements de la société française depuis l’après-guerre. Son style clinique, dénué de tout lyrisme fait l’objet de nombreuses thèses. Par cette « écriture plate », elle convoque l’universel dans le récit singulier de son existence. Jugée par ses détracteurs comme une écrivaine obscène et misérabiliste, elle choque par la description crue de l’aliénation amoureuse dans « Passion simple » (1992).

Prix Renaudot en 1984 pour « La Place » et finaliste du prestigieux prix Booker international en 2019, cette professeure de littérature à l’université de Cergy-Pontoise a écrit une vingtaine de récits dans lesquels elle dissèque le poids de la domination de classes et la passion amoureuse, deux thèmes ayant marqué son itinéraire de femme déchirée en raison de ses origines populaires.

Cette auteure du XXe siècle qui affirmait en 2022 se « sentir un peu illégitime dans le champ littéraire » demeure une référence pour toute une nouvelle génération d’artistes et d’intellectuels. Véritable icône féministe pour plusieurs générations, Annie Ernaux a confié à l’AFP en mai simplement se sentir « femme. Une femme qui écrit, c’est tout« .

Source: cerfia.fr