Défense de l’Europe : tensions entre la France et l’Allemagne

Alors que le couple franco-allemand traverse une mauvaise passe depuis plusieurs années, une alliance de défense militaire vient d’être signée entre l’Allemagne et 14 pays de l’OTAN, sans la France.

Vous avez sûrement déjà entendu cette expression, le « couple franco-allemand ». Elle remonte aux années 1970, alors que Valéry Giscard D’Estaing et Helmut Schmidt formaient un binôme de choc dans l’histoire de la construction européenne. Avant et depuis, d’autres binômes ont marqué le parcours de l’Union Européenne, dont la construction reste en partie dépendante de la relation entre Paris et Berlin.

Mais depuis plusieurs années, la liste des différends franco-allemands s’allonge : gestion de la crise énergétique en Europe, enlisement des projets de défense communs (sur l’avion et le char du futur), concurrence dans le domaine spatial, ambition en matière de défense…

Le projet de bouclier antiaérien européen prôné par le chancelier Olaf Scholz s’est invité dans ce climat de défiance. Proposée par l’Allemagne et formalisée la semaine dernière par la signature d’une lettre d’intention, l’initiative European Sky Shield est soutenue par 14 pays membres de l’Otan. Il s’agit de créer un système européen de défense aérienne et antimissile grâce à l’acquisition commune des capacités nécessaires. La France et la Pologne ne l’ont pas rejoint. Pas plus que les pays d’Europe de l’Ouest.

Des désaccords profonds sur la défense européenne

Le couple franco-allemand bat à nouveau de l’aile. Mercredi, l’Allemagne a décidé de reporter à janvier le Conseil des ministres franco-allemand qui devait se tenir le 26 octobre à Fontainebleau. Derrière la raison diplomatique avancée par l’Allemagne, en l’occurrence des « difficultés logistiques » pour certains ministres, cette discorde repose sur des désaccords profonds sur la défense européenne.

Pour l’Allemagne, la défense européenne s’appuie de plus en plus sur l’industrie américaine et israélienne. Olaf Scholz a décidé de se placer au centre de la défense européenne en poussant sans ménagement la France. Berlin a rallié quatorze pays membres de l’Otan pour l’acquisition en commun de matériels de défense dans le cadre de l’initiative baptisée European Sky Shield. La France ne fera pas parti de ce nouveau cercle qui pour se protéger s’appuiera un peu sur les systèmes allemand Iris-T et principalement sur l’Arrow 3 israélien.

« C’est le système le plus pertinent pour les menaces qui pèsent sur la nation européenne », a déclaré le lieutenant-général Ingo Gerhartz à la presse israélienne.

Développé par l’israélien IAI avec l’Américain Boeing, Arrow 3 est capable d’intercepter des missiles balistiques à des altitudes de plus de 100 kilomètres et avec une portée allant jusqu’à 2 400 kilomètres.

Berlin réclame qu’il soit opérationnel dès 2025 sur trois sites en Allemagne pour protéger son territoire, mais aussi la Pologne, la Roumanie et les pays baltes qui pourraient partager les frais de ce dispositif dont le montant est de 2 milliards d’euros.

Pour l’instant rien n’est fait. Étant donné que ce système a été développé avec l’aide de Boeing et financé à hauteur de 80% (soit 2,2 milliards de dollars) par les États-Unis, Washington tarde à autoriser une éventuelle vente à Berlin. D’autant plus que l’industrie américaine – Lockheed-Martin en l’occurrence – propose le THAAD, un système concurrent.

Les précédents industriels

Ce bouclier européen est perçu comme un nouveau coup dur pour l’unité européenne en matière d’armement. Avant cela, il y eu le contrat de F-35 au détriment d’une solution européenne, le choix du moteur GE pour l’Eurodrone d’Airbus plutôt que celui de Safran puis le contrat avec Boeing pour cinq patrouilleurs maritime P-8A Poseidon plombant ainsi le programme MAWS avec la France.

L’agacement entre la France et l’Allemagne est autant politique que militaire. Militairement, le bouclier antimissile européen ne correspond pas aux nécessités de défense françaises.

Un projet de longue haleine

Lors d’un discours prononcé le 29 août à l’Université Charles de Prague, le chancelier allemand, Olaf Scholz, avait annoncé que Berlin allait non seulement investir « massivement » dans un système de défense aérienne mais aussi inviter plusieurs États européens à y participer. Et de citer les Pays-Pas, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et les pays scandinaves.

« Un système de défense aérienne bâtit conjointement en Europe serait non seulement moins cher et plus efficace que si chacun de nous construisait sa propre défense aérienne. […] Ce serait un gain de sécurité pour toute l’Europe et un excellent exemple de ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de renforcer le pilier européen de l’Otan », avait ensuite expliqué M. Scholz.

Cela étant, et alors que des capacités anti-missile existent déjà en Europe… notamment avec le SAMP/T « Mamba », développé conjointement par la France et l’Italie, le projet allemand devait alors reposer sur les systèmes IRIS-T SLM (de Dielh Defence), l’Arrow-3 (mis au point par Israël, avec un appui américain) et Patriot, le programme MEADS (Multinational Extended Air Defense System) ayant été abandonné par Berlin.

Visiblement, le gouvernement allemand a fait ce qu’il fallait pour convaincre plusieurs membres de l’Otan à rejoindre son projet.

« Cet engagement est encore plus crucial aujourd’hui, alors que nous assistons aux attaques de missiles impitoyables et aveugles de la Russie en Ukraine, tuant des civils et détruisant des infrastructures essentielles. Dans ce contexte, je salue vivement le leadership de l’Allemagne dans le lancement de l’initiative European Sky Shield », a commenté Mircea Geoană, le secrétaire général adjoint de l’Otan.

« Par cette initiative, nous assumons notre responsabilité commune pour la sécurité en Europe, en regroupant nos ressources », a fait valoir Christine Lambrecht, la ministre allemande de la Défense. « Nous allons travailler rapidement à de premiers projets en commun, l’achat en commun d’unités de Patriot est l’un d’entre eux, tout comme le système moderne IRIS-T », a-t-elle ajouté.

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Source: cerfia.fr